L’affaire Nadège DESNOIX (1994) : Pascal LAFOLIE, un prédateur condamné trente ans plus tard

Palais de justice
La cour du palais de justice

Le mardi 24 mai 1994, à Château-Thierry, la vie de Nadège DESNOIX, 17 ans, s’arrête brutalement sur le chemin du lycée. Son corps est retrouvé par un promeneur retraité, dissimulé sous des feuillages, allongé sur le flanc gauche, au bord d’un chemin qui surplombe la voie express et relie les lycées Jules Verne et Jean de la Fontaine. L’autopsie et l’expertise du docteur Lilia HAMZA révèlent une violence extrême : huit plaies à l’arme blanche, cinq au cou, trois au thorax, ayant entraîné une hémorragie fatale par plaies cardiaque et pulmonaire. Un syndrome asphyxique est noté, consécutif à la plaie pulmonaire, mais sans preuve d’étranglement. La victime présente aussi un hématome à la tempe gauche. L’attaque a été d’une soudaineté inouïe : aucune blessure de défense n’est mise en évidence, indiquant l’absence de lutte concrète. L’arme était une lame de 6 cm, tranchante et effilée. Le rapport balistique indique des coups portés de face, d’avant en arrière, légèrement de gauche à droite.

Un détail technique interpelle les enquêteurs : des brins d’herbe sont retrouvés sur l’envers du collant de la jeune fille. On ignore si Nadège s’est arrêtée préalablement pour un besoin naturel ou si ces brins sont liés à une manipulation du vêtement par l’agresseur lors de l’agression.

Pendant des décennies, l’enquête piétine malgré l’exploration de nombreuses pistes (ex-petits amis, exhibitionnistes, ou les époux FOURNIRET). À l’époque, les failles du système empêchent d’identifier le coupable : les secteurs de police n’étaient pas départementalisés, la PJ de Creil dépendait de Lille et la communication avec la gendarmerie était quasi inexistante. Le FNAEG n’était pas généralisé et le logiciel SALVAC n’existait pas encore. À sa création, ce dernier a bénéficié d’une alimentation progressive basée sur les nouvelles procédures, sans intégration systématique des archives antérieures. Les comparaisons n’étaient effectuées que sur demande expresse d’un juge pour un dossier spécifique. Un dossier antérieur n’y était versé qu’à la demande spécifique d’un juge, ce qui excluait toute recherche rétroactive automatique sur les dossiers non résolus. La famille de Nadège n’a jamais été passive. Durant vingt-sept ans, ils ont été les moteurs de l’enquête, rencontrant les juges d’instruction, exigeant des informations et proposant des pistes. Ce combat a été épuisant : le père est décédé après l’annonce de l’arrestation en 2021 et la mère est aujourd’hui hospitalisée. Le dossier avait été relancé en 2013 et déclaré prioritaire sous l’égide du juge Jean-Baptiste BAGGIONI.

En septembre 2021, l’enquête aboutit enfin, 27 ans après les faits. Une correspondance est établie entre l’ADN retrouvé sur le chouchou en tissu bleu marine à pois blancs glissé dans les cheveux de l’adolescente et celui de Pascal LAFOLIE, 55 ans. L’affaire trouve son origine dans une gifle portée à sa compagne.  Bien que cette dernière refuse de porter plainte, le signalement est transmis au procureur de la République, Sofiane SABOULAR. Malgré l’absence de plainte, et conformément aux directives nationales, ce dernier veille à l’application stricte des consignes de signalisation et les personnels de l’identité judiciaire effectuent une signalisation complète avec prélèvement de son ADN.

Le 30 novembre 2021, à 8 heures, il est interpellé dans un train à Rennes par une équipe de la PJ de Creil et de l’OCRVP. Il habitait alors Bar-le-Duc et se trouvait à Rennes pour un déplacement professionnel. En 1994, au moment des faits, il vivait à Jouarre, une commune de Seine-et-Marne située à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où le corps de l’adolescente a été découvert.

Le parcours de Pascal LAFOLIE prend racine dans une enfance déracinée en Afrique du Sud entre 3 et 10 ans, marquée par les abus d’un ami de ses parents. De retour en France, il s’installe d’abord au quartier Blanchard à Château-Thierry, puis dans une caravane au fond des bois, vivant dans la misère et l’alcool. Au sein de la fratrie, l’horreur est constante : sa sœur dénonce les tentatives de viol de ses trois frères. Son frère Franck est condamné à seize ans de réclusion criminelle en juillet 1994 pour des abus sexuels sur sa fille de trois mois, il a aussi agressé les filles de ses amis avant de violenter leur mère handicapée en fin de vie. Pascal LAFOLIE a vécu, dès ses 18 ans, avec son frère aîné Pierre, lourdement handicapé à la suite d’une méningite foudroyante. Pascal a eu deux enfants avec sa compagne en 1990 et 2000, sur qui il imposait une emprise totale : interdiction de se maquiller, obligation de porter une double épaisseur de vêtements pour cacher son corps. Gaucher, bagarreur et colérique, il utilise très tôt le couteau et le chantage au suicide pour dominer.

Pascal Lafolie
Pascal Lafolie (Sept à Huit : Meurtre de Nadège Desnoix, l'ADN qui accuse)

L’expert Pascal OLIVIER explique à la barre que l’identification repose sur des fragments de peau ou cellules épithéliales qui se seraient détachés du corps de l’auteur du crime et ont été retrouvés sur le chouchou de la victime. L’expert Christian DOUTREMEPUICH confirme la solidité de ces éléments de preuve. Enfin, Pierre LAURENT, expert balistique, appuie les conclusions de la reconstitution de 2024 : l’agresseur a maintenu Nadège par derrière pour la poignarder de la main gauche. Ce cycle de violence se déploie à travers d’autres victimes :

  • 1996 (Jouarre) : Condamnation à 5 ans pour enlèvement et viol sur mineure de 14 ans. Pascal LAFOLIE faisait alors de la course à pied ; il a pris en chasse l’adolescente et lui a couru après avant de brandir un couteau pour la soumettre. Il l’a frappée violemment au visage dès le début de l’agression et l’a frôlée au cou avec sa lame pour l’intimider. Il l’a traînée jusqu’à sa voiture et l’a ligotée. Après avoir roulé longuement, il s’est garé dans un sous-bois où il a imposé une première fellation à la victime tout en lui parlant énormément. Il a ensuite repris la route avant de s’arrêter de nouveau pour lui en imposer une seconde. Il a ensuite voulu la raccompagner chez elle. Ce jour-là, il devait initialement rendre visite à sa sœur qui était absente ; il lui dira plus tard pour se dédouaner : « T’étais pas là, du coup j’ai fait une bêtise, c’est de ta faute ». La victime n’a jamais été informée de sa sortie de prison ultérieure ni de sa nouvelle incarcération.
  • Décembre 1995 (La Ferté-sous-Jouarre) : Il marche d’un pas rapide vers une jeune infirmière, l’agrippe violemment par son sac à dos (ce qui fera qualifier l’acte de « vol avec violence » à l’époque), lui assène des coups au visage et lui plaque la main sur la bouche avant de la faire chuter. Ils font un « roulé-boulé » jusqu’au fond d’un ravin. Là, il lui écrase les seins, se frotte contre elle et lui serre le cou. Alors qu’elle tente de lui donner son sac, il répond : « Je m’en fous de ton sac ». Pris de râles et perdant son souffle, il prend peur lorsque la victime simule une crise de spasmophilie. Elle lui dit qu’elle va mourir, ce à quoi il répond : « Non pas toi ». Il la ramène ensuite dans sa Mazda grise, lui montrant le portrait de sa fille. Elle parvient à garder son sang-froid et lui ment sur son bâtiment de travail pour qu’il la dépose plus loin. Elle porte plainte immédiatement (7 jours d’ITT). Quand Pascal LAFOLIE est arrêté plus tard, elle reconnaît le mode opératoire dans la presse et l’identifie formellement sur un tapissage de 30 photos. Le 26 novembre 1996, il est condamné à un an de prison supplémentaire.
  • Juin 2000 (Crécy-la-Chapelle) : Condamnation à 12 ans en 2002 pour viol sur une femme de 21 ans qui rentrait à pied d’une fête à 3h30 du matin. Il avait préalablement brisé le réverbère à l’aide d’une pierre pour éteindre la lumière. Portant une capuche, la victime l’aperçoit qui l’attend sur le bord de la route et tente de s’enfuir en courant. Il l’attrape par une lanière de son sac à dos et la fait trébucher. Il la frappe violemment d’entrée, sans pitié, puis la traîne dans les buissons. Il l’étrangle et se met à genoux sur elle pour essayer de déboutonner son pantalon, tout en lui disant : « Tu sais ce qu’il va t’arriver ». La victime lui parle constamment et lui fait croire qu’elle n’a que 15 ans pour tenter de le dissuader. Il la force à une fellation ; elle lui mord alors le pénis de toutes ses forces et ne lâche pas malgré les coups violents qu’il lui assène pour se libérer. Il finit par lâcher prise et elle se précipite pour retourner chez ses amis de la fête afin de donner l’alerte et porter plainte immédiatement. Lors de cette interpellation en 2000, son ADN n’est pas intégré de manière exploitable au FNAEG. Le fichier avait pourtant été lancé par la loi du 17 juin 1998 mais le décret d’application n’était paru qu’en mai 2000 et son usage était loin d’être courant à l’époque. Après avoir purgé une partie de sa peine, il a bénéficié d’une mesure de liberté conditionnelle et est sorti de prison en 2007. En vertu du principe de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère (établi par l’article 112-1 du Code pénal), aucun suivi socio-judiciaire n’a pu lui être imposé, car cette peine, créée par la loi du 17 juin 1998, n’existait pas au moment où il a commis son crime.

L’expertise psychiatrique décrit un homme sans anomalie mentale mais marqué par une immaturité psycho-affective profonde et une absence totale d’empathie. Dans le box, l’accusé reste dans le déni, parlant de sa « pulsion de fellation » pour expliquer le meurtre. S’il refuse aujourd’hui de regarder les photos de la « boucherie », il avait accepté de visionner les clichés de l’autopsie lors de l’instruction. L’avocate générale, Laureydane ORTUNO, a requis 30 ans de réclusion criminelle. En pleine connaissance des règles de confusion des peines, elle a conclu : « En niant, vous nous montrez que vous êtes le même homme qu’il y a 30 ans. Vous allez prendre le maximum ».

Verdict et Suites Judiciaires

Pascal LAFOLIE a été reconnu coupable du meurtre de Nadège DESNOIX et condamné à 30 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises de l’Aisne, assortis d’une peine de sûreté des deux tiers. Peu après l’annonce de ce verdict, l’accusé a décidé de faire appel.

Épilogue judiciaire : pourquoi 30 ans ne signifient pas 30 ans de plus

Pascal LAFOLIE, qui a interjeté appel, ne purgera en réalité qu’une fraction de cette durée si la sentence est confirmée. En cause, le principe de confusion des peines (art. 132-4 du Code pénal) : les peines privatives de liberté de même nature ne peuvent se cumuler au-delà du maximum légal le plus élevé (ici 30 ans). Or, depuis les faits, LAFOLIE a déjà passé environ 22 ans derrière les barreaux (dont 4 ans de détention provisoire depuis 2021, plus des condamnations antérieures pour agression sexuelle en 1996 et viol en 2000). La nouvelle peine de 30 ans englobe donc ces périodes déjà accomplies, ne lui laissant qu’un maximum de 8 ans à effectuer (potentiellement moins avec les réductions de peine pour bonne conduite). Un mécanisme légal qui, pour les parties civiles, limite drastiquement l’impact de cette condamnation tardive et laisse craindre une libération prochaine de cet homme jugé dangereux. L’affaire, qui sera prochainement réexaminée en appel, pourrait toutefois aboutir à une peine différente, bien que le plafonnement légal à 30 ans reste infranchissable.

Par ailleurs, il existe actuellement six procédures ouvertes rapprochées à Pascal LAFOLIE, témoignant d’une enquête toujours active sur son passé.

Romain Diverres pour association-avane.fr

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