Vivre avec une affaire non élucidée : une étudiante donne la parole aux familles accompagnées par AVANE

Comment vivre pendant des années, parfois plusieurs décennies, avec une affaire criminelle qui n’a jamais été élucidée ? Comment les proches de victimes comprennent-ils le fonctionnement de la justice et trouvent-ils les ressources nécessaires pour continuer à demander la vérité ?

Ces questions sont au cœur du mémoire réalisé par Dallila Cherfa, étudiante en Master de sociologie, parcours Sciences sociales et criminologie, à Nantes Université. Intitulé Vivre avec une affaire non élucidée. Rapports à la justice et engagements contestataires des proches de victimes de cold cases, ce travail a été soutenu le 6 juillet 2026, sous la direction de Nicolas Rafin, maître de conférences en sociologie.

Réalisée dans le cadre d’une collaboration avec l’association AVANE, et avec l’accompagnement de son président Benoit de MAILLARD, cette recherche s’inscrit pleinement dans les missions de notre pôle étudiant : favoriser les travaux universitaires consacrés aux affaires non élucidées, rapprocher le monde de la recherche des réalités vécues par les familles et faire émerger des propositions concrètes pour améliorer leur accompagnement.

Une recherche menée avec la participation des familles

L’une des principales forces de ce mémoire réside dans la place accordée à la parole des proches de victimes.

Grâce à la relation de confiance construite par l’association AVANE avec les familles qu’elle accompagne, plusieurs personnes ont accepté de témoigner de leur parcours judiciaire, parfois pendant de longues heures. Elles ont évoqué leurs relations avec les enquêteurs, les magistrats et les avocats, les démarches entreprises pour faire progresser leur affaire, mais aussi les répercussions de cette mobilisation sur leur vie personnelle, familiale et professionnelle.

Dix entretiens ont été réalisés et sept ont été retenus pour l’analyse. Ils concernent des parents ou des enfants de victimes engagés dans des démarches judiciaires actives et confrontés, depuis plusieurs années, à l’absence de réponse définitive.

Cette participation directe de familles à une recherche universitaire consacrée aux cold cases reste encore rare. Elle constitue une démarche particulièrement importante, mais aussi délicate, tant les sujets abordés sont douloureux et intimes.

L’association AVANE tient donc à remercier très sincèrement toutes les personnes qui ont accepté de partager leur histoire. Sans leur confiance, cette recherche n’aurait pas pu voir le jour.

Des familles souvent démunies face à la complexité judiciaire

Le mémoire montre tout d’abord que les proches connaissent généralement les principaux acteurs de la chaîne pénale : policiers, gendarmes, procureur de la République, juge d’instruction ou avocat.

En revanche, ils disposent souvent de peu de repères sur le fonctionnement concret de la procédure. Les différentes étapes d’une enquête, les délais, les voies de recours, les droits de la partie civile, la plainte avec constitution de partie civile ou encore les conditions de saisine du Pôle national des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre restent parfois difficiles à comprendre.

Cette méconnaissance n’est pas liée à un manque d’intérêt. Les familles entrent brutalement dans un univers juridique complexe, souvent après un événement dramatique, sans préparation et sans toujours bénéficier d’informations suffisamment claires et régulières.

Dans un premier temps, beaucoup accordent leur confiance aux professionnels et leur délèguent entièrement la conduite du dossier. Mais lorsque les années passent, que les informations se raréfient ou que l’enquête semble ne plus progresser, cette confiance peut s’éroder.

Certains proches cherchent alors à reprendre une part de contrôle sur leur affaire. Ils étudient le Code de procédure pénale, écrivent aux autorités judiciaires, demandent des actes, sollicitent de nouveaux experts, changent d’avocat ou mobilisent les médias.

D’autres restent davantage dans l’attente, non par manque de volonté, mais parce qu’ils ne disposent pas des mêmes ressources pour engager de telles démarches.

Des inégalités importantes entre les proches de victimes

L’un des enseignements majeurs du mémoire est que toutes les familles ne sont pas également armées pour suivre une procédure judiciaire pendant plusieurs années.

Les ressources financières jouent un rôle important. Les honoraires d’avocat, les déplacements, les expertises privées ou les démarches complémentaires peuvent représenter des sommes considérables.

Les ressources culturelles et sociales sont également déterminantes. La maîtrise du langage juridique, la capacité à comprendre une décision, à rédiger un courrier ou à identifier une voie de recours facilitent les démarches. De même, le fait de connaître un avocat, un journaliste ou un professionnel de la justice peut permettre d’obtenir plus rapidement des conseils ou une orientation.

Enfin, le temps disponible constitue une ressource essentielle. Suivre un dossier, classer les documents, relancer les institutions et préparer les rendez-vous demande un investissement considérable, parfois pendant plusieurs décennies.

Ces différences peuvent produire de véritables inégalités dans la capacité des familles à maintenir leur mobilisation et à faire entendre leurs demandes.

Une affaire non élucidée qui bouleverse toute une vie

Le mémoire rappelle également qu’une affaire non élucidée ne constitue pas seulement un dossier judiciaire qui n’a pas trouvé son dénouement.

Elle peut bouleverser durablement l’ensemble de la vie des proches. Les personnes interrogées évoquent notamment des arrêts de travail, des difficultés professionnelles, un isolement social, des tensions familiales, des dépenses importantes ainsi que des conséquences sur leur santé physique et psychologique.

L’absence de réponse empêche parfois toute forme d’apaisement. L’affaire reste présente dans le quotidien, sans échéance clairement identifiable et sans certitude qu’une vérité judiciaire puisse un jour être établie.

Pour certaines familles, poursuivre les démarches devient également une manière de préserver la mémoire de la victime et de refuser que son histoire disparaisse. Cet engagement peut leur permettre de continuer à agir, mais il peut aussi devenir extrêmement éprouvant lorsqu’elles ont le sentiment de devoir porter seules la continuité de l’affaire.

Des recommandations transmises au ministère de la Justice

À partir des témoignages recueillis auprès des familles, Dallila Cherfa et l’association AVANE ont élaboré des recommandations concrètes pour améliorer l’information et l’accompagnement des proches confrontés à une affaire criminelle non élucidée.

Ce travail a notamment permis de proposer la création d’un guide pratique présentant les principales étapes de la procédure pénale, les droits des familles, les recours possibles, le rôle des différents intervenants et plusieurs conseils utiles pour suivre un dossier dans la durée.

Ces préconisations seront désormais transmises au ministère de la Justice afin de contribuer à la création d’un guide destiné aux familles.

Cette démarche prolonge directement les enseignements du mémoire et traduit l’une des ambitions d’AVANE : transformer la parole des proches en propositions concrètes pour améliorer leur accompagnement.

Consulter le mémoire complet :
Mémoire de master « vivre avec une affaire non élucidée » – Rapports à la justice et engagements contestataires des proches de victimes de cold cases

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