L’affaire Sophie Narme

Mercredi 4 décembre 1991 en fin de journée, Madame Narme est inquiète car elle n’arrive pas à joindre sa fille Sophie, 23 ans. Mère et fille s’appellent quotidiennement mais ce soir Sophie ne répond pas au téléphone. Elle contacte l’agence immobilière Cannes-Paris, située dans le 16ème arrondissement de la capitale, où Sophie est en stage depuis quelques mois. Daniel Dufetelle, directeur de l’agence ne la rassure pas. Depuis la mi-journée, il est sans nouvelle de sa stagiaire. Il consulte son agenda : Sophie avait rendez-vous avec un client pour une visite d’appartement la matin-même à 11h dans le 19ème arrondissement et aucune autre visite de prévue. Il décide d’aller voir sur place dès son travail achevé et promet à Madame Narme de la rappeler.

Sophie Narme
Sophie Narme

Il est 21h45 lorsque Daniel Dufetelle entre dans l’immeuble du 22 rue Manin. Là où Sophie avait rendez-vous pour faire visiter un appartement à louer à un client. Il prend l’ascenseur jusqu’au 6ème étage et ouvre la porte du logement. C’est étrange, la porte est fermée mais pas verrouillée. Dès qu’il pénètre dans l’entrée, il est pris à la gorge par une forte odeur d’éther. Il se rend immédiatement au salon et découvre avec stupeur Sophie allongée, inerte. Son corps est froid, rigide. Du sang macule le sol. La pièce est sans dessus-dessous, divers objets sont renversés. Paniqué, Daniel appelle police secours.

Un crime de maniaque sexuel

22 rue Manin
Le 22 rue Manin

Au vu de la gravité des faits, la Brigade Criminelle de Paris est saisie par le parquet. Lorsque les enquêteurs de la crim arrivent dans l’appartement, eux aussi constatent la forte odeur d’éther. Ils découvrent une scène de chaos. Un désordre conséquent règne dans le logement, signe évident de lutte entre la victime et son meurtrier. Le sac à main de Sophie Narme est retrouvé à proximité de son corps, son contenu déversé. Des bijoux jonchent le sol, certains semblent avoir été dérobés, d’autres pourtant de valeur sont restés abandonnés là. La jeune-femme est étendue sur le ventre, dans une position de soumission. Ses poignets sont liés dans le dos par de l’adhésif. Le bas du corps est dénudé : sa culotte et ses collants ont été baissés et se trouvent au niveau des chevilles. Cela laisse peu de doute sur la nature sexuelle du crime. Une ceinture est nouée autour de son cou. Cette ceinture, il s’agit de celle du tailleur que Sophie portait le jour-même. Lorsqu’ils font retourner le corps, les enquêteurs constatent que Sophie a fait face à un déferlement de violences : des ecchymoses couvrent son visage ainsi que des coupures et elle a reçu un coup par arme blanche au thorax, sous le sein gauche occasionnant une coulée de sang. Un détail dénote avec le chaos ambiant, les escarpins bleu-ciel de la victime ont été soigneusement rangés, alignés à proximité de son corps. Que l’assassin de Sophie soit un maniaque sexuel aux penchants sadiques ne fait aucun doute dans l’esprit des inspecteurs de la crim. Avant de quitter l’appartement, les enquêteurs mettent la main sur un dernier indice : un mégot de cigarette est retrouvé dans la cuvette des toilettes. Les techniciens de l’Identité Judiciaire le placent sous scellé.

L’autopsie pratiquée le lendemain à l’Institut Médico-Légal de Paris confirme les hypothèses de la brigade criminelle : 

Un certain Monsieur Duboste

Lors de son audition, Daniel Dufetelle révèle aux enquêteurs que Sophie avait rendez-vous le matin-même dans l’appartement où son corps a été retrouvé avec un client intéressé. Ce dernier avait appelé la veille et s’était montré très pressé de le visiter. Une voisine de l’immeuble confirme : vers 11h00 elle a entendu un homme et une femme discuter dans les parties communes, « une discussion tout à fait normale ». Ce potentiel client semble être la dernière personne à avoir vu Sophie vivante, il fait figure de suspect n°1.

Les inspecteurs de la crim saisissent aussitôt l’agenda professionnel de Sophie Narme. Ils ne tardent pas à en savoir plus sur la visite en question : la stagiaire avait bien rendez-vous le mercredi 4 décembre à 11h00 au 22 rue Manin. Le client en question se nomme Monsieur Duboste et il a laissé comme numéro de téléphone le 42.43.64.06. Des informations qui pourraient s’avérer précieuses. Hélas, la Brigade Criminelle constate rapidement que ces éléments sont faux : le numéro de téléphone est en fait un numéro de fax appartenant à une entreprise de fabrication de plastique située à Dieppe. Aucun employé de cette société ne se nomme Duboste et aucun d’entre-eux ne se trouvait à Paris le 4 décembre. Quant au nom de Duboste, après quelques recherches, les enquêteurs découvrent qu’il s’agit de celui du patron d’une entreprise de bâtiment intervenue dans le secteur de la rue Manin peu de temps avant les faits. Cette société Duboste a diffusé des prospectus dans le quartier et possède une camionnette sur laquelle le nom est floqué. Le patron de la société est convoqué et interrogé. Il est très vite mis hors de cause. 

Les enquêteurs sont désormais convaincus que ce « monsieur Duboste » a parfaitement prémédité son crime : il a repéré la jeune-femme et téléphoné la veille à l’agence afin de fixer un rendez-vous avec elle pour une visite d’appartement. Le tout en prenant bien soin de communiquer un faux nom et un faux numéro de téléphone. Muni d’adhésif et d’une arme blanche, il l’a violée et tuée dans l’appartement, lui a dérobé des objets, et a pris la fuite.

La perte des prélèvements

Quelques jours plus tard, les enquêteurs suivent une piste menant à l’ex petit-ami de Sophie, un certain Andres, dont elle s’est séparée quelques mois plus tôt. Car drôle de coïncidence, l’employeur d’Andres a déjà collaboré avec le fabricant de plastique dont le numéro de fax a été communiqué à Sophie par M. Duboste. L’appartement de ce dernier est perquisitionné et il est aussitôt placé en garde-à-vue. Mais cette piste ne mène nulle-part. Aucun indice n’a été découvert lors de la perquisition et Andres collabore avec la police. Il est de plus protégé par un alibi solide au moment du crime. Un alibi confirmé aux enquêteurs. Il ressort libre. De la même manière, l’ensemble des proches de la jeune-femme est entendu. Tous sont innocentés.

Le 26 décembre 1991, une expertise biologique sur les prélèvement de sperme réalisés à l’IML est ordonnée. Afin d’établir le groupe sanguin du meurtrier. Mais lorsque les scellés arrivent au laboratoire de la police scientifique, le docteur en charge de l’expertise constate que ceux qui lui ont été remis ne correspondent pas aux prélèvements effectués sur le corps de Sophie Narme. Les identifiants ne sont pas les bons et il n’y a aucune trace de sperme sur ces derniers. Il fait remonter l’information au juge d’instruction. Les enquêteurs ne peuvent alors que constater, bien impuissants, que les prélèvements de sperme du violeur de Sophie Narme se sont volatilisés. Une erreur aux conséquences dramatiques que ne s’explique toujours pas Me Florence Rault, avocate de la famille Narme depuis 2000, le 24 novembre 2025 dans l’émission L’heure du crime sur RTL : « les prélèvements ont été réalisés à l’IML dans le respect des procédures et pourtant ils vont être égarés au moment où ils vont quitter l’IML pour rejoindre le laboratoire d’analyse scientifique, c’est incompréhensible ». Perdus ou intervertis, malgré les recherches ils ne seront jamais retrouvés. Or, ce sperme aurait depuis permis d’établir l’empreinte génétique du meurtrier. Et très certainement de l’identifier.

Un agresseur en série

Les prélèvements perdus et l’entourage de Sophie innocenté, les inspecteurs de la crim n’ont plus grand chose à se mettre sous la dent. Ils envisagent sérieusement que ce M. Duboste puisse être un multirécidiviste, totalement inconnu de la victime, mais l’enquête ne progresse pas pour autant. À la fin des années 1990, la Brigade Criminelle recense 8 agressions de jeunes-femmes agent immobilière au profil similaire à celui de Sophie Narme à Paris et en région Parisienne. Dans chacune de ces affaires l’agresseur profite d’une visite afin d’abuser de sa victime. Une bonne partie d’entre elles sont élucidées alors la crim place les violeurs en garde-à-vue. Mais ces recherches restent vaines, rien ne peut être retenu contre ces suspects. Et à chaque fois, il manque un ingrédient essentiel de l’affaire Sophie Narme : l’utilisation de l’éther pour tenter d’endormir la victime. L’affaire s’enlise à nouveau, jusqu’au mois de mai 1999 au cours duquel les enquêteurs de la crim découvrent la plainte d’une certaine Marion, 19 ans, qui a miraculeusement échappé à un viol lors d’une visite d’appartement en Seine-et-Marne. Fait marquant, son agresseur lui a plaqué une compresse imbibée d’éther sur la bouche pour essayer de l’endormir !

Marion - 19 ans

11 mai 1999, Marion accueille au sein de l’agence immobilière qui l’emploie un client qui souhaite visiter un appartement situé à Villeparisis proposé à la location. L’homme insiste pour le visiter rapidement alors ils conviennent de s’y rendre immédiatement. Il prétend se nommer M. Rigot et habiter à Châteauroux. Arrivés devant l’immeuble, la jeune-femme le fait monter jusqu’à l’appartement et ouvre la porte. À peine entré dans le logement il se jette sur elle, l’étrangle, place la lame d’un cutter sous son cou avant de lui plaquer sur la bouche une compresse imbibée d’éther. Marion perd connaissance. Il lui retire ses chaussures qu’il aligne consciencieusement près d’elle et son pantalon. Puis lui attache les mains dans le dos avec de la ficelle qu’il sort d’une de ses poches. Quelques minutes plus tard la jeune-femme se réveille, dans un réflexe de survie elle assène à son agresseur plusieurs coups de pieds. Une bagarre éclate, il riposte de plusieurs coups de poings. Marion réussit à envoyer un coup de pied dans les parties génitales de son bourreau ce qui le sonne. Elle se relève et se réfugie dans un dressing qu’elle ferme à double tour. L’homme prend la fuite. Elle appelle police secours et est prise en charge par des fonctionnaires. Les policiers mettent la main sur un indice crucial : sur une chaussure de la jeune-femme, du sang appartenant à l’agresseur est retrouvé. Il en a perdu dans la bagarre. La chaussure est aussitôt mise sous scellé. 

Auditionnée, la jeune-femme décrit son agresseur comme un homme européen, d’environ 40 ans, 1m80, châtain ondulé grisonnant et au visage un peu empâté. Elle aide la police à établir un portrait-robot de ce dernier.

Violeur de Villeparisis 1999
Portrait-robot du violeur de Villeparisis en 1999

Indice encore plus important, le sang retrouvé sur la chaussure de la victime est exploité et une empreinte génétique masculine est établie. Malheureusement, cette empreinte est inconnue des fichiers judiciaires et ne permet pas d’identifier le violeur de Marion.

Pour la Brigade Criminelle de Paris, l’agresseur de Marion et de Sophie Narme n’est certainement qu’un seul et même homme. Toutefois, l’empreinte génétique du meurtrier de Sophie Narme restant inconnue du fait de la perte des scellés, impossible pour eux de le prouver. Juridiquement, les deux affaires ne sont pas rapprochées. Le dossier Marion est classé, l’affaire tombe dans l’oubli. C’est dans ces conditions que faute de nouvel acte d’enquête et de nouvelles avancées un non-lieu est prononcé sur le dossier Sophie Narme le 10 mai 2005.

2006 : Le Grêlé, suspect n°1 ?

Le Grêlé
Portrait robot du Grêlé

Le 16 octobre 2006, le dossier Sophie Narme est officiellement rouvert par la justice. Les enquêteurs, persuadés que la jeune-femme a été victime d’un criminel en série, ont intégré l’ensemble des détails de l’affaire au logiciel SALVAC (Système d’analyse des Liens de la Violence Associée aux Crimes). Les noms de Patrice Alègre, Guy Georges ou encore Michel Fourniret sont évoqués en interne. Mais le logiciel Canadien va mettre la Brigade Criminelle sur la piste d’un autre tueur en série bien connu dans la capitale. Un criminel encore non identifié.

En effet, à partir des données entrées, SALVAC relie le meurtre de Sophie Narme à deux affaires déjà renseignées dans le système : les affaires Cécile Bloch, et Politi/Müller. Trois victimes de celui que la police surnomme le Grêlé, à défaut de connaître sa véritable identité. Les principaux critères retenus par logiciel sont les suivants : 

  • Affaire Cécile Bloch :
    • Cécile a été assassinée au 116 rue Petit, à seulement 650m du 22 rue Manin
    • Cécile a été violée (sévices sexuels identiques à Sophie Narme)
    • Les poignets de Cécile ont été liés dans son dos à l’aide de cordelettes (avec de l’adhésif pour Sophie Narme)
    • Cécile a subi un déferlement de violence, comme Sophie Narme (coups au visage et sur le corps)
    • Cécile a été étranglée à l’aide de cordelettes (Sophie Narme à l’aide d’une ceinture)
    • Cécile a été poignardée au thorax, sous le coeur, au même endroit que Sophie Narme et par une arme similaire
    • Le corps de Cécile a été abandonné dans une position similaire à celui de Sophie Narme.
  • Affaire Politi/Müller
    • Gilles Politi et Irmgard Müller ont été tués dans un appartement
    • Gilles Politi et Irmgard Müller ont été ligotés et étranglés à l’aide de liens. Irmgard Müller a été étranglée à l’aide d’une ceinture bouclée de la même manière que celle utilisée pour Sophie Narme
    • Gilles Politi et Irmgard Müller ont eux aussi été blessés par une arme blanche (couteau de cuisine)
    • le Grêlé a utilisé un faux nom auprès d’Irmgard Müller (Elie Lauringe), tout comme le meurtrier de Sophie Narme lui a donné une fausse identité (Duboste)
    • Un mégot de cigarette a été retrouvé dans le logement où Gilles Politi et Irmgard Müller ont été tués (un mégot a été retrouvé dans la cuvette des toilettes de l’appartement ou Sophie Narme a été tuée)
    • Du matériel a été volé dans l’appartement par l’assassin, tout comme son meurtrier a dérobé des bijoux à Sophie Narme

Les prélèvements de sperme du meurtrier de Sophie Narme demeurant introuvables, impossible de réaliser un comparatif ADN avec l’empreinte génétique du Grêlé. Mais au vu des éléments remontés par Salvac, le Grêlé constitue un suspect très sérieux. Maître Florence Rault revient sur cette piste suivie de longues années lors de l’émission l’Heure du Crime sur RTL le 24 novembre 2025 : « On trouve de fortes similitudes entre les scènes de crime du Grêlé et celle du meurtre de Sophie Narme. Le Grêlé a commis des crimes de sang, très violents et son mode opératoire est semblable. Il a aussi déjà donné un faux nom à une de ses victimes. Etant donné la perte des prélèvements, il est impossible de confirmer. Mais un détail m’a toujours fait douter de l’implication du Grêlé : l’éther fait défaut. Pour moi cela est très important. »

Durant près de 15 ans, le Grêlé fait figure de suspect n°1 dans cette affaire, jusqu’à ce qu’un coup de théâtre se produise en 2020.

2020 : Le violeur de Mazan

Dominique Pélicot
Dominique Pélicot

12 septembre 2020, dans le supermarché Leclerc de Carpentras un homme muni d’un téléphone portable caché dans une sacoche filme discrètement sous les jupes des clientes. Le vigile du supermarché a compris son petit jeu, il le suit depuis un petit moment grâce à la vidéosurveillance. Ce dernier l’interpelle alors qu’il est en train de filmer sous la robe de sa quatrième victime du jour, une femme prénommée Nathalie. Il l’invite à le suivre, accompagné de cette dernière. L’homme n’oppose aucune résistance. Choquée par les révélations, Nathalie veut porter plainte alors le vigile appelle la police qui place l’individu en garde-à-vue et enregistre la plainte. 

Le suspect se nomme Dominique Pélicot. Il est âgé de 67 ans. Très rapidement les policiers se rendent compte qu’il n’en est pas à son coup d’essai : l’homme a déjà été condamné pour des faits similaires. En 2010 dans un supermarché de Collégien en Seine-et-Marne il s’était servi d’une caméra cachée dans un stylo pour filmer sous la jupe d’une cliente. Pris en flagrant délit, il avait plaidé coupable et dû s’acquitter d’une amende de 100€. Leur « vidéaste amateur » étant en récidive, les policiers décident de perquisitionner son logement, situé à Mazan, petite commune du Vaucluse. Ils sont alors bien loin de s’imaginer ce qu’ils s’apprêtent à mettre à jour.

Analysant l’historique de navigation Internet de Dominique Pélicot, les enquêteurs découvrent des échanges alarmants entre ce dernier et d’autres internautes. Ces discussions se déroulent sur le forum Coco.gg dans un salon créé par Pélicot et intitulé « À son insu ». Ce dernier invite des inconnus à venir violer sa femme Gisèle, chez lui, alors qu’elle est inconsciente sous l’effet de fortes doses d’un puissant anxiolytique qu’il lui administre en secret, du Temesta. Il propose aussi de filmer afin qu’ils puissent ensuite regarder les vidéos des viols. Poursuivant leur analyse de l’ordinateur, les enquêteurs découvrent un dossier intitulé « ABUS » qui contient plus de 20.000 photos et vidéos. Une centaine de ces vidéos, aux titres souvent explicites, mettent en scène Gisèle, endormie sur le lit conjugal, et violée par des inconnus. Les policiers déterminent que Gisèle Pélicot a été violée à 92 reprises de juillet 2011 à octobre 2020 par près de 71 inconnus recrutés en ligne par son mari Dominique. Sans même en avoir conscience.

Le 2 novembre 2020, Dominique Pélicot est de nouveau placé en garde-à-vue. Confondu par les investigations des policiers sur son ordinateur, il passe aux aveux. Ils est aussitôt mis en examen pour viols aggravés du fait de la soumission chimique et placé en détention provisoire. Le procès dit des « violeurs de Mazan » se tient du 2 septembre au 19 décembre 2024 à Avignon. Dominique Pélicot est condamné à 20 ans de réclusion criminelle. Il ne fait pas appel du verdict. 51 des hommes qu’il a recruté pour violer sa femme Gisèle ont pu être identifiés. 46 d’entre-eux sont reconnus coupables et condamnés à des peines allant de 1 à 3 ans de prison ferme.

Dominique Pélicot : l'ombre d'un prédateur ?

Lors du procès des violeurs de Mazan, Dominique Pélicot a de son propre chef reconnu être un violeur. « Je suis un violeur comme ceux qui sont dans cette salle » a-t-il froidement déclaré à la cour en désignant ses co-accusés. La juge Nathalie Turquey et les enquêteurs de la Brigade Criminelle ne prennent pas le propos à la légère. En effet, depuis 2020, la juge d’instruction parisienne a audtionné Dominique Pélicot à plusieurs reprises. En décembre 2022, elle lui a signifié sa mise en examen pour le viol de Marion en 1999, mais surtout pour le viol et le meurtre de Sophie Narme, en 1991 ! Deux cold-cases dont « le violeur de Mazan », lui même ancien agent immobilier, est devenu le principal suspect.

L’affaire des « violeurs de Mazan » mise à jour par les policiers de Carpentras en 2020 fait déjà froid dans le dos. De par ses ingrédients sordides, sa durée dans le temps et la gravité des faits. Mais comme si cela ne suffisait pas, un lien inattendu entre Dominique Pélicot et un vieux cold-case de Seine-et-Marne s’impose aux enquêteurs. Suite à sa mise en examen de novembre 2020, un prélèvement salivaire est effectué sur Dominique Pélicot afin d’établir son empreinte génétique et de l’insérer dans le FNAEG (Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques). L’empreinte matche avec une vieille affaire non élucidée. Une tentative de viol commise en 1999 à Villeparisis, en Seine-et-Marne sur une jeune agent immobilière de 19 ans prénommée Marion. Placé en garde-à-vue pour cette affaire, Dominique Pélicot nie d’abord toute implication dans ce crime. Mais lors de sa troisième audition le 5 décembre 2022, les enquêteurs du pôle cold-cases jouent carte sur table : ils révèlent à leur suspect que son empreinte génétique a été retrouvée sur la scène de crime et le somment de s’expliquer. Coincé, le « violeur de Mazan » passe aux aveux. Il explique avoir eu une pulsion vis à vis de Marion lorsqu’il est entré dans l’agence et qu’ils ont échangés avant qu’ils ne partent visiter un appartement. Il reconnait s’être jeté sur elle « j’ai perdu les pédales, elle me tournait le dos et je l’ai plaquée au sol ». Puis avoir tenté de la soumettre chimiquement à l’aide d’une compresse imbibée d’éther, avant qu’elle ne lui assène des « coups de tête » et qu’il ne prenne la fuite. Toutefois il nie farouchement le préméditation et n’explique pas pourquoi il était muni de cordelettes et d’éther pour visiter un appartement. Tout comme il réfute avoir été en possession d’un cutter ce jour là et avoir porté des coups à Marion « son visage était marqué car elle m’a donné des coups de tête mais moi je ne l’ai pas frappée ». 

Lorsque Me Florence Rault, avocate de la famille Narme, prend connaissance de ces éléments, elle se rapproche aussitôt de Marion afin de recueillir son témoignage. « Quand Marion me raconte la manière dont elle a été agressée, la manière dont les choses se sont passées quand elle est rentrée en contact avec cet homme qu’elle ne connaissait pas et qui lui a servi le même discours qu’à Sophie pour visiter rapidement un appartement, je ressens un espèce de frisson terrifiant. J’ai l’impression qu’elle me raconte exactement ce qu’a vécu Sophie » explique-t-elle le 24 novembre 2025 lors de l’émission L’heure du crime sur RTL. « Le mode opératoire est indubitablement identique, la victime est une jeune agent immobilière, vous avez cette fausse identité, l’urgence à visiter un appartement, cette façon de tenter d’endormir la victime avec de l’éther, les blessures et les coups qui sont infligés, la présence d’une arme blanche et puis cette manière de ranger les chaussures de façon très maniaque » ajoute Florence Rault qui représente désormais aussi Marion.

Ce 5 décembre 2022, la juge Nathalie Turquey et les enquêteurs ont le même sentiment que Me Rault. Ils questionnent Dominique Pélicot  sur une affaire dont le contenu ressemble en tout point à la tentative de viol de Marion. Une affaire dont le PCSNE (Pôle des Crimes Sériels ou Non Elucidés) est saisi : le viol et le meurtre de Sophie Narme en 1991.

Affaire Sophie Narme : vers une exhumation ?

« Je n’ai rien à dire, je n’ai rien fait. Je n’ai jamais étranglé personne » répète en boucle Dominique Pélicot à la juge Turquey lorsqu’elle évoque le dossier Narme. Les enquêteurs et Me Rault restent dubitatifs : l’agression de Sophie Narme et celle de Marion sont du copier/coller et Pélicot était dans le secteur en 1991. Il habitait en Seine-Saint-Denis, il a travaillé comme agent immobilier puis électricien dans les années 1990… « Dominique Pelicot ne reconnait son implication que lorsqu’il est mis devant le fait accompli, la preuve irréfutable. On l’a bien constaté avec Marion, explique Me Rault, or il sait que pour Sophie Narme le sperme a été perdu, donc il ne dira rien. »

Ce qu’ignore Dominique Pélicot et que déplore Me Rault lors de l’émission l’Heure du Crime sur RTL le 24 novembre 2025, c’est qu’avec le temps, les autres scellés constitués sur la scène de crime ont eux aussi été égarés. « Les vêtements de Sophie, la ceinture qui a servie à l’étrangler soit l’arme du crime, toutes ces pièces ont aussi disparues ! » Ces scellés n’ont pas été détruits, car aucun PV ne le mentionne dans le dossier. Alors l’avocate de la famille Narme garde espoir et lance un appel à l’aide à l’ensemble de l’institution judiciaire afin qu’ils soient retrouvés : « que chacun s’y mette, fouille, recherche. Ces scellés sont obligatoirement quelque part, certainement oubliés dans un carton abandonné. Il faut qu’on s’en donne les moyens, que chacun se sente concerné car ils pourraient s’avérer décisif dans ce dossier. »

Le 21 mars 2025, Béatrice Zavarro, avocate de Dominique Pélicot, demande à la juge Turquey de faire procéder à l’exhumation du corps de Sophie Narme. Cette dernière justifie sa demande par le fait qu’un autre ADN masculin pourrait être retrouvé sur le corps de Sophie et ainsi dédouaner son client. « Vu les 34 années écoulées, cette recherche ne présente pas d’intérêt » explique le docteur Olivier Pascal à la juge, qui refuse d’accéder à la demande. Toutefois, le 7 novembre 2025 la cour d’appel de Versailles infirme la décision de la juge. Le corps de Sophie Narme pourra bien être exhumé, à la condition que la justice considère qu’il y a lieu de procéder à l’exhumation. Une petite victoire judiciaire pour Me Zavarro pour qui cela pourrait permettre d’identifier le véritable auteur des faits. Toutefois pour Me Rault, les chances que cet acte permette la manifestation de la vérité sont infimes. « À moins que le corps ait été déposé dans un cercueil plombé ou n’ait été embaumé, il n’en restera rien. Seuls les ongles ne se détruisent pas, mais ils ont été prélevés à l’IML et exploités en 1991. Cette exploitation n’avait rien donné et avait occasionné la destruction de ces derniers. » Convaincue de la culpabilité de Dominique Pélicot dans ce crime, elle qualifie cette demande d’exhumation de « système très pervers de défense ».

Dominique Pélicot reste mis en examen dans les deux dossiers : le viol de Marion et le viol et le meurtre de Sophie Narme. Un procès se tiendra pour le viol de Marion, un moment important pour Me Florence Rault car Dominique Pélicot devra clarifier certaines zones d’ombres persistantes notamment concernant la préméditation du crime. L’avocate de la famille Narme ne désespère pas que Dominique Pélicot soit aussi un jour traduit devant une cour d’Assises pour le viol et le meurtre de Sophie. Elle ne lâchera rien. Retrouver les scellés égarés, notamment la ceinture, constitue sa priorité car cela pourrait s’avérer décisif. « La mère de Sophie est aujourd’hui très âgée, elle refuse de mourir tant qu’elle ne connaîtra pas le nom de l’assassin de sa fille. Des amies de Sophie se sont aussi beaucoup impliquées. Nous leur devons la vérité. » Tout comme Me Florence Rault, nous espérons que la justice parvienne enfin à élucider ce crime resté pour l’heure impuni et ainsi réparer la terrible erreur commise 34 ans plus tôt.

Clément Amouyal pour association-avane.fr

© www.association-avane.fr 2025. Tous droits réservés. This site is protected by reCAPTCHA and the Google Privacy Policy and Terms of Service apply.

Merci de visiter notre site...

Adhérez à l'association pour recevoir la newsletter et soutenir notre action